Tribunes
Quand je vois le kiosque à journaux au bas de rue d’Athènes j’ai envie de pleurer. Je sais qu’à la une du journal se côtoie l’ouverture très médiatique du procès de trois personnes accusées d’« attentat à la pudeur sans violence sur mineurs de [moins de] 15 ans», et la tribune signée par environ 60 personnalités intellectuelles dont je fais partie. Dans cette tribune nous défendons le droit en tant qu’adultes d’avoir des relations sexuelles avec des enfants, que la légalité de la relation ne soit pas une question d’âge mais de consentement.
J’ai envie de pleurer depuis que j’ai signé cette tribune. Le
soir même j’ai quitté l'appartement de la rue Victor-Schœlcher sans prévenir
personne. J’ai sauté dans un train direction Marseille, j’avais besoin de voir
le bleu infini de la mer pour pouvoir réfléchir.
Nous sommes au mois de janvier 1977 et j’ai aujourd’hui
presque 70 ans. Je crois que mes écrits ont amorcé une réflexion quant à la
place de la femme dans la société, j’ai bon espoir que ce soit le début d’un changement
important.
Mais aujourd’hui je me questionne quant à cette pétition. Cet
idéal de liberté tirée de mai 68 est-il un argument suffisant pour prôner ce
genre de considérations ? Après avoir signé cette tribune, j’ai fait un rêve
étrange dans lequel je me voyais petite, à l’église, l’un des prêtres qui
animait le catéchisme nu devant moi. Je m’observe petite fille et le laisse
prendre ma main pour le poser sur son sexe. Je ne dis rien mais je n’ai pas
l’air d’apprécier ce geste. Au réveil je suis troublée. Je me rappelle que je
suppliais toujours ma mère pour ne pas aller au catéchisme. Ce rêve est-il plus
qu’un rêve ? Est-il un souvenir enfoui bien profondément dans mon inconscient ?
Je ne suis plus sûre d’avoir fait le bon choix en signant
cette tribune. De plus la majorité des signataires sont des hommes. De hommes
qui a l’heure d’aujourd’hui exercent dans la société une domination à l’égard
des hommes et des enfants. Si un enfant ne peut refuser à son père, figure
d’autorité, de l’aider au travail, pourrait-il refuser à son instituteur, autre
figure d’autorité, de se mettre nu devant lui ? S’il est consentant à ce
moment-là, l’est -il réellement ? Quelles traces cela peut-il laisser dans son
corps et son esprit? Des rêves peuvent-ils survenir des dizaines d’années plus
tard ?
Je me sens tout d’un coup terriblement coupable en repensant
aux relations intimes que j’ai eu avec des étudiantes. Celles-ci, si elles ne
m’ont opposé aucunes limites avaient-elles pour autant réellement envie de ces
relations avec moi ? Ne les ont-elles pas consenties seulement car j’étais une
professeure reconnue, que cela était peut-être galvanisant ou encore qu’elles
avaient peur d’échouer aux examens si elles ne répondaient pas à mes avances ?
J’aimerais faire part de ces doutes à Sartre mais j’ai besoin
de solitude. Cela fait déjà 3 jours que je n’ai pas donné signe de vie. Tout le
monde doit s’inquiéter.
Depuis ma chambre d’hôtel je vois la mer au loin ; Cette
immensité me rappelle que l’évolution d’une pensée est semée de vagues, de
houles, d’avancées et retour en arrière.
Néanmoins je crois que j’ai besoin de me retirer des
personnes signataires de cette tribune. J’ai besoin de davantage réfléchir ce
sujet. De peut-être m’entretenir davantage avec les personnes qui sont contre
ces relations entre adultes et enfants et d’entendre leurs arguments. De
rencontrer des enfants qui ont eu des relations avec des adultes et voir
comment ils vont aujourd’hui. Peut être également de chercher qui était le
prêtre de mon rêve et si d’autres enfants de mon époque ont des souvenirs
similaires.
Demain, je ferai paraître un communiqué qui me désengage de
cette tribune. J’espère que Sartre et d’autres me suivront.
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