La Brume

Fin de journée. La porte claque. Une silhouette féline détale ventre à terre pour échapper à une main prête à l’enserrer.

-        Attends ! Oh toi ! Viens que je te rattrape !

Le bel angora se trouve empoigné par la nuque d’un geste ferme et déterminé.

-       - Tu veux vraiment fuir ton doux intérieur ? Mais regarde ce froid !

Une nappe blanche vient entourer le couple Maître / Chat. Un brouillard qui dépose sur son passage des larmes froides à peine ravalées. L’homme comme l’animal sont saisis par l’emprise pourtant éthérée de l’ectoplasme qui les cerne.

- Oh ce froid ! Tu vois, on sera mieux à la maison. Mais, mais … Non ! Oh non ! non ! non ! La porte a claqué ! C’est pas vrai. On est enfermé dehors. C’est malin.

L’Angora se met en boule dans les bras de son Maître ; L’homme aimerait en faire autant mais la posture debout forcée, à cause du sol verglacé, ne l’y invite pas. Il regarde autour de lui. Vivre à l’écart de tout, quel bonheur de solitude, mais à ce moment précis, c’est tout son être qui appelle la proximité. La brume se colle davantage à lui. Il ne voit pas à un mètre. Elle vient s'enrouler dans ses chevilles, il sent son souffle glacé, sa langue vicieuse s'insinuer par le bas du pantalon. Mais elle a mis les dents la vicieuse ! Sensation de picotements sur la surface de la peau. Serait-ce un vampire qui me suce les veines ? C’est comme si tout semblant de vie disparaissait de ses pieds, ses chevilles, ses mollets. Il les imagine bleus tournant au gris. Marbre de pierre tombale. Son chat lui réchauffe la gorge mais la goutte le guette et la sensation cryogénique remonte à présent au-dessus des genoux, sur ses cuisses paralysées. Ses fesses sont tellement crispées qu’il ne peut même pas se réchauffer par le souffle de ses entrailles. La brume vicieuse s'en prend à la tête, elle mord la nuque. Le sang se fait riquiqui et contracte les cervicales. L’Homme se statufie et son chat essaie de rentrer à l’intérieur de son pull. Il y rentre le museau, pousse son minois et étire le col pour mieux passer encore. L’homme se sent pénétrer de toute part, par le froid de haut en bas et par le chaud sur le devant. Etrange sensation de chaud-froid. S’il pouvait prier pour que son chat, son tendre, son aimant, soit aussi grand que lui et qu’il puisse se réfugier dans son doux poil chaud d’angora. Mais la brume est là, insistante et le chat déjà en apnée sur le buste duveteux de son Maître. L’Homme s’agenouille avec peine, les membres du bas gelés. Il prie. Le chat est comme dans un hamac sous le pull de l’Homme qui s’agrandit et s’agrandit encore. Le voile humide de la brume enveloppe l’Homme tout entier. Ce dernier ne voit plus rien et ses doigts, comme du verre fragile, se serrent les uns aux autres dans une fervente prière. Et le pull s’agrandit encore, et les poils du chat se répandent au sol et des moustaches poussent à travers les mailles du pull. La brume mouille l’Homme tout entier. Et l’Homme prie toujours et le chat grandit. Il grandit jusqu’à devenir aussi grand que son Maître. L’Homme trempé, gelé, fait un dernier geste de salut. Dans une dévotion totale à Dieu, il arrache son pull et laisse l’Angora géant s’étaler au sol, comme un tapis moelleux, une invite à la paresse. L’Homme s’allonge sur son chat, ses membres se réchauffent au contact angora. Il se trouve blotti, apaisé, le nez enfoui dans les poils de son chat. La brume lâche alors sa prise. Ce soir, elle abandonne l’objet de ses passions. Vaincue par l’amour du Maître pour son chat. Laissant l’Homme au sol, ronronner comme un chaton, bercé par les mouvements de la respiration féline. 


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