Le rêve inversé

Ce fut à l'instant où l'homme poussa sa voix haute, vers le tigre se dressant prêt à bondir qu'un seul cri uni du public s'éleva des gradins.

Ce jour-là, un dimanche d’hiver, le village de Montcuq s’était vidé.

Ils étaient venus, ils étaient tous là, petits et grands, sous le grand cirque aux couleurs mélangées. 

Le bleu et le rouge dominaient le blanc à l’extérieur du chapiteau. L’intérieur était tout bleu constellé d’étoiles jaunes.

Dès qu'ils ont entendu ce cri de fauve du côté du champ près du stade, en début de semaine, certains curieux essayaient de voir le félin, en vain, avant le jour J.
Ils ont tous parlé et voulu voir le tigre dompté du cirque "Magic", ce dimanche après-midi.

Les villageois de Montcuq n’avaient jamais vu de tigre royal du Bengale, sauf en image.
Le spectacle entre le dompteur et son fauve majestueux dépassant probablement les deux cent kilos n'avait commencé que depuis 5 minutes. Le son des cris de toutes sortes amplifia la tension sous le chapiteau.

Monsieur Loyal, veste rouge impeccable, chapeau noir, haut de forme, dans la main gauche, baguette dans la main droite, se rapprocha près de la cage. Il se tint devant la porte à barreaux, entouré des acrobates musclés qui feraient le dernier numéro.

L'orchestre du cirque, placé comme d’habitude au-dessus du grand rideau rouge à l'entrée, fit résonner, sous le chapiteau, la musique de la piste aux étoiles pendant les premières minutes du numéro de dressage.

Le maître exalté et son fouet de cuir assurait sa toute puissance sur le félin de couleur fauve striée de bandes noires. Magnifique animal qui commençait à rugir après l’homme!!
Le public fasciné, assis dans les gradins autour de la grande cage ronde, oscillait entre silences et cris de peur.
Rares furent les éclats de rire dans le public, pendant le numéro de dressage et de soumission. Le jeu était cruel pour l’animal , jubilatoire pour le dresseur.
Les hauts les cœurs, les cris surprenants et de peur jaillissant des bancs firent monter la tension, entre le tigre du Bengale et son maître, dans la cage.
Les clacs du fouet se firent plus nombreux, plus forts, au fil des minutes.
Après avoir été bien tranquille, depuis le premier claquement de fouet, le félin irrité se dressa, balança dans un mouvement circulaire sa patte droite, comme s'il voulait donner une claque à la main du dompteur pour faire cesser cette pénible provocation.

Plus le temps fila, plus le tigre s'excita après le fouet qui claquait, touchait parfois.

La peur dessinée sur les visages des spectateurs, les enfants apeurés et collés aux adultes. 

Le fouet claquait de plus en plus vite. Ce fut à l'instant où l'homme poussa sa voix haute vers le tigre, se dressant prêt à bondir, mais le mauvais pas de l’homme dominant entraîna la chute en arrière.

La peur se lisait sur le visage du dompteur, mordant la poussière à terre, humilié face au tigre majestueux étonné de voir son maître couché devant lui, sans son fouet et à sa merci.
Fort heureusement, Maître Loyal et deux grands lascars entrèrent sur la piste pour repousser le grand félin du Bengale vers le chariot à barreaux.

Le dompteur, le corps recouvert de sciure, se releva sans se secouer pour saluer le public.

Il se retira, très vite et peu fier, après son final manqué.


Même dans la société du spectacle, à tout instant, toute forme de domination peut très bien trébucher, chuter et cesser entre soumis et foule fascinée. La trace des coups de fouet disparaîtra, la marque des injures, jamais, pour le tigre du Bengale.

Lors de ce fameux dimanche au cirque, les villageois de "Montcuq" petits et grands, ont vu et pu découvrir cette possibilité édifiante au spectacle comme dans la société des hommes.

 

Commentaires

Articles les plus consultés